
Cyril Le Grix, présdent du SNMS
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Culture : une parole qui dérange
Depuis des décennies, la culture en France repose sur un pacte tacite. Forgé dans l'après-guerre, consolidé sous Malraux, puis patiemment élaboré par des générations de responsables politiques et d'artistes, ce pacte repose sur une idée simple mais exigeante : l'État reconnaît au théâtre, à la danse, à la musique, à la création vivante une fonction spécifique, irréductible à la seule logique de marché. En retour, il lui accorde des moyens stables, prévisibles, à la hauteur de cette ambition. Ce pacte est en train d'être rompu.
Les décisions financières de l'État, les coupes budgétaires décidées par plusieurs régions et collectivités territoriales, les annulations de saisons théâtrales 2026-2027 qui se multiplient : tout cela ne constitue pas des accidents isolés. Ces événements s'inscrivent dans un mouvement plus vaste dont la portée commence seulement à être mesurée.
Ajoutons à cela l'absence totale de réponse à notre demande de renégociation du FONPEPS, le fonds pour l'emploi pérenne dans le spectacle. Ce dispositif, créé pour lutter contre la précarité chronique de nos métiers, est aujourd'hui menacé dans son principe même.
Le 29 mai 2026, le gouvernement a soumis deux projets de décret aux Commissions des finances de l'Assemblée nationale et du Sénat. Le premier annule 18,8 M€ sur la mission Culture. Le second en annule 19,2 M€ supplémentaires. Soit 38 M€ retirés en cours d'exercice, alors que la loi de finances 2026 avait déjà enregistré une baisse de 4,6 % de son budget par rapport à 2025.
Que signifient concrètement ces 38 M€ d'économies ? Des spectacles annulés, parfois après des mois de répétitions. Des créations avortées. Des écritures qui ne verront jamais le plateau. Des équipes artistiques et techniques à l'arrêt, sans perspectives. C'est tout un écosystème qui est menacé, fragilisé, précarisé. Non pas à la marge mais dans son fonctionnement même.
La culture n'est pas une variable d'ajustement budgétaire. La culture est un rouage essentiel de la démocratie, au sens organique : ce par quoi une société respire, se regarde, se juge, se projette. Lorsqu'on affaiblit la culture, c'est la capacité du corps social à se raconter lui-même, à débattre de ce qu'il est et de ce qu'il veut devenir que l'on affaiblit. C'est l'espace public que l'on réduit. C'est la pensée critique que l'on étouffe.
Cette offensive n'est pas seulement le fruit de contraintes budgétaires. Elle procède d'une intention politique claire, portée par certains partis qui voient dans la culture une adversaire. Parce que la culture émancipe, parce qu'elle permet le jugement personnel, parce qu'elle résiste aux mots d'ordre et aux pensées toutes faites, elle dérange celles et ceux qui fondent leur pouvoir sur l'obéissance et l'absence de débat démocratique.
Ce lien, la philosophe Hannah Arendt l'avait compris mieux que quiconque. Elle nous a enseigné que le danger le plus insidieux n'est pas la violence brutale, mais ce qu'elle appelait la « banalité du mal » : cette mécanique par laquelle des individus renoncent à exercer leur jugement, se transforment en rouages et finissent par trouver normal ce qui ne l'est pas. Ce qui permet à un système de réduire la pensée critique au silence, ce n'est pas toujours la monstruosité de ses agents, c'est souvent leur renoncement à penser. Aujourd'hui, certains discours manifestent la même méfiance radicale à l'égard de la pensée critique. Leur volonté d'asphyxier la culture, de réduire son budget, de multiplier les annulations de saisons, de remettre en question notre écosystème, ne relève pas d’une simple politique d'économies. C'est une guerre contre ce qui résiste : l'intelligence émancipée, le regard décalé, la parole qui dérange. En fragilisant les structures, en remettant en question les programmations jusqu'à susciter des phénomènes d'autocensure, en précarisant les équipes artistiques, ils servent un projet politique avilissant : celui d’une culture à la solde de l'ordre établi.
Dans cette perspective, les élections présidentielles de 2027 et ce qui risque d'advenir nous préoccupent particulièrement. Renoncer à défendre la culture contre celles et ceux qui l'attaquent, c'est renoncer à la démocratie elle-même. Dès lors, deux choix s'offrent à nous : une mobilisation forte de nos professions pour lutter contre ce qui semble être une fatalité et nous préserver de cette perspective délétère, ou contempler silencieusement notre propre extinction – théâtre après théâtre, saison après saison, compagnie après compagnie, artiste après artiste.
Culture : une parole qui dérange
Depuis des décennies, la culture en France repose sur un pacte tacite. Forgé dans l'après-guerre, consolidé sous Malraux, puis patiemment élaboré par des générations de responsables politiques et d'artistes, ce pacte repose sur une idée simple mais exigeante : l'État reconnaît au théâtre, à la danse, à la musique, à la création vivante une fonction spécifique, irréductible à la seule logique de marché. En retour, il lui accorde des moyens stables, prévisibles, à la hauteur de cette ambition. Ce pacte est en train d'être rompu.
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Les décisions financières de l'État, les coupes budgétaires décidées par plusieurs régions et collectivités territoriales, les annulations de saisons théâtrales 2026-2027 qui se multiplient : tout cela ne constitue pas des accidents isolés. Ces événements s'inscrivent dans un mouvement plus vaste dont la portée commence seulement à être mesurée. Ajoutons à cela l'absence totale de réponse à notre demande de renégociation du FONPEPS, le fonds pour l'emploi pérenne dans le spectacle. Ce dispositif, créé pour lutter contre la précarité chronique de nos métiers, est aujourd'hui menacé dans son principe même. Le 29 mai 2026, le gouvernement a soumis deux projets de décret aux Commissions des finances de l'Assemblée nationale et du Sénat. Le premier annule 18,8 M€ sur la mission Culture. Le second en annule 19,2 M€ supplémentaires. Soit 38 M€ retirés en cours d'exercice, alors que la loi de finances 2026 avait déjà enregistré une baisse de 4,6 % de son budget par rapport à 2025. Que signifient concrètement ces 38 M€ d'économies ? Des spectacles annulés, parfois après des mois de répétitions. Des créations avortées. Des écritures qui ne verront jamais le plateau. Des équipes artistiques et techniques à l'arrêt, sans perspectives. C'est tout un écosystème qui est menacé, fragilisé, précarisé. Non pas à la marge mais dans son fonctionnement même. La culture n'est pas une variable d'ajustement budgétaire. La culture est un rouage essentiel de la démocratie, au sens organique : ce par quoi une société respire, se regarde, se juge, se projette. Lorsqu'on affaiblit la culture, c'est la capacité du corps social à se raconter lui-même, à débattre de ce qu'il est et de ce qu'il veut devenir que l'on affaiblit. C'est l'espace public que l'on réduit. C'est la pensée critique que l'on étouffe. Cette offensive n'est pas seulement le fruit de contraintes budgétaires. Elle procède d'une intention politique claire, portée par certains partis qui voient dans la culture une adversaire. Parce que la culture émancipe, parce qu'elle permet le jugement personnel, parce qu'elle résiste aux mots d'ordre et aux pensées toutes faites, elle dérange celles et ceux qui fondent leur pouvoir sur l'obéissance et l'absence de débat démocratique. Ce lien, la philosophe Hannah Arendt l'avait compris mieux que quiconque. Elle nous a enseigné que le danger le plus insidieux n'est pas la violence brutale, mais ce qu'elle appelait la « banalité du mal » : cette mécanique par laquelle des individus renoncent à exercer leur jugement, se transforment en rouages et finissent par trouver normal ce qui ne l'est pas. Ce qui permet à un système de réduire la pensée critique au silence, ce n'est pas toujours la monstruosité de ses agents, c'est souvent leur renoncement à penser. Aujourd'hui, certains discours manifestent la même méfiance radicale à l'égard de la pensée critique. Leur volonté d'asphyxier la culture, de réduire son budget, de multiplier les annulations de saisons, de remettre en question notre écosystème, ne relève pas d’une simple politique d'économies. C'est une guerre contre ce qui résiste : l'intelligence émancipée, le regard décalé, la parole qui dérange. En fragilisant les structures, en remettant en question les programmations jusqu'à susciter des phénomènes d'autocensure, en précarisant les équipes artistiques, ils servent un projet politique avilissant : celui d’une culture à la solde de l'ordre établi. Dans cette perspective, les élections présidentielles de 2027 et ce qui risque d'advenir nous préoccupent particulièrement. Renoncer à défendre la culture contre celles et ceux qui l'attaquent, c'est renoncer à la démocratie elle-même. Dès lors, deux choix s'offrent à nous : une mobilisation forte de nos professions pour lutter contre ce qui semble être une fatalité et nous préserver de cette perspective délétère, ou contempler silencieusement notre propre extinction – théâtre après théâtre, saison après saison, compagnie après compagnie, artiste après artiste. |
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